CHAPITRE 1 : LA LETTRE

« C’est la dernière fois. La dernière fois que je t’écris. Pour le moment. C’est aussi la première fois. Que je n’envoie pas cette lettre. Parce que je ne peux pas. Je t’ai promis. De m’enfermer dans le silence. Dans un silence que toi seule pourrait rompre. Un silence que tu as décidé. Un silence que j’ai accepté. Parce qu’il le fallait.

Le seul moyen, peut-être, de t’aider à te libérer. En te laissant libre de moi. D’abord. Ne plus représenter la moindre contrainte, la moindre obligation. Ne pas ajouter encore du poids à ton fardeau. Sinon comment trouver l’énergie de t’en débarrasser ? Et puis « je ne suis pas amoureuse de toi » m’as-tu dit… Dans ce même échange où tu me confiais à quel point je comptais pour toi tout en m’expliquant qu’il était souhaitable d’arrêter de croire à quelque chose qui ne viendrait peut-être jamais… Puisque tu n’es pas amoureuse de moi. Pour le moment.

Je sais ce que ça veut dire. Ne plus te voir, ne plus t’entendre, te sentir, te toucher… Ne plus croire que le gris, le blanc, le beige sont les seules couleurs de l’arc-en-ciel, ne plus me réveiller enveloppé du parfum de nos corps et nos sexes emmêlés, ne plus me lever silencieusement et poser sur la table de la salle à manger ta tasse à thé, prélude au petit déjeuner que j’aimais tant te préparer, moi qui déteste me mettre en cuisine… Ne plus m’étonner chaque matin de ton coup de girafe et de la pose si curieuse qu’il donnait à ton sommeil, ne plus croire que nos corps à corps résonnaient comme des cœurs à cœurs, ne plus aimer ce que j’aimais puisque je t’ai permis de l’aimer et qu’aujourd’hui tu m’interdis de t’aimer… Ne plus croire que chaque secousse de notre histoire faisait surgir un nouveau sommet à gravir, un nouvel obstacle à franchir… et qu’ensemble nous y arriverions… Ne plus faire semblant de croire que tu m’aimes, ne serait-ce qu’un peu, pour me laisser le temps de rêver qu’un jour tu m’aimeras tout court.

Ne plus avoir envie ni de cinéma, ni de concert, ni de théâtre, ni de resto, ni de soleil, ni de café/clope en terrasse, ni de sushi, ni de lèche-vitrine, ni de champagne rosé, ni de longs silences, ni de brusques fous-rires, ni d’espérer un jour partager encore plus, encore plus fort…

Ne plus être attentif au moindre de tes regards, ne plus traquer la plus fugace de tes envies, ne plus imprimer dans ma mémoire le plus petit de tes plaisirs. Ne plus avoir, ne plus pouvoir avoir, l’obsession de les satisfaire, de les répéter à l’infini.

Ne plus imaginer qu’on peut se faire aimer par l’abondance.

Par la profusion.

De l’amour qu’on veut donner.

C’est une erreur d’enfant. D’enfant pas gâté. Ou trop. Je ne sais pas vraiment. Je me dis confusément qu’il doit y avoir des explications dans ce coin-là. Mais je n’ai pas envie de chercher. De fouiller. Pas pour le moment. J’ai suffisamment à faire avec le présent.

Que je dois désormais écrire au passé décomposé.

Et pourtant croire malgré tout. Malgré toi. Qu’il y aura des moments. Encore. Des moments où tout peut arriver. Des moments où on peut mourir. Ou bien décider de vivre. Ils ne sont pas très nombreux. Ils ne préviennent pas. Quand ils sont là, on ne les voit pas forcément. Pas autant qu’il le faudrait. Pour les saisir. Ne pas les laisser partir. Ne pas manquer ce qu’ils nous offrent. Parce qu’ils ne reviennent pas. Ils sont plutôt du genre « je passe et je me casse ». Ils n’attendent pas. Ou très peu. Si le contraire se produit, c’est toujours parce qu’il y a quelqu’un, quelqu’une, qui s’agrippe à eux. Pour les empêcher de s’enfuir. Pour ne pas passer à côté du chemin qu’ils ouvrent. Qu’ils entrouvrent. Et qu’ils peuvent refermer très vite. Juste en partant. Sauf si on les retient. Par tout ce qu’on peut, avec tout ce qu’on peut. Pour prendre ce chemin. Qui croise notre vie. Un chemin pas toujours facile. Peuplé d’obstacles, d’ornières et de fausses directions. Peut-être. Parfois.

Mais pas toujours.

Un chemin où se trouve peut-être la « chose principale » (merci Milena Agus), cette chose plus précieuse que tout car c’est elle qui fait accepter l’éventuelle rudesse du parcours. C’est elle qui donne un sens, une direction et un but. Encore faut-il ne pas renoncer. Ne pas refuser de s’engager. Sinon, on ne saura jamais. Bien sûr, il faut accepter la difficulté, la souffrance, l’effort, le désarroi, le désespoir même. Ils ne sont jamais certains. Ils peuvent pourtant traverser ce chemin. Seulement le traverser. Jamais y rester. Puisque c’est le chemin qu’on a choisi. Il ne sera pavé de malheur que si nous n’y sommes entrés par dépit, par peur ou par colère. Et encore. Entre les pavés surgissent parfois des fleurs…

Et puis il y a aussi des moments où on peut se contenter de vivre.

D’exister.

De subsister.

Ou bien décider de mourir…

Ce n’est pas ce que j’ai décidé. Le peu que j’ai décidé. Même si j’y ai pensé. Sérieusement. Mais je suis trop attaché à la vie. Et tu sais – peu le savent – très bien pourquoi.

Tu connais mon histoire. Je ne t’ai rien caché. Comme je ne sais pas faire autrement, je me suis livré. On ne sait pas toujours à qui on se livre. Quand on se livre, on accepte en même temps d’être fait prisonnier. C’est la loi du genre. Quand on se livre. Même si ce livre il faut parfois pouvoir/savoir le refermer. Quelle que soit la blessure. Quelle que soit la douleur. Je sais – avant je ne le savais pas –  qu’aussi intense soit-elle, la douleur finit par passer. Et la blessure par se refermer.

Même si elle laisse une cicatrice visible. Visible du dedans et du dehors.

Tout le temps que l’on vit.

Je sais ce que ça veut dire. Retarder la cicatrisation. Laisser un peu de plaie à vif. Ça maintient éveillé. Sur le qui-vive. Pour être prêt. Le jour où tout recommencera.

Je sais que ce jour arrivera.
En tout cas, seul cet espoir me maintient éveillé.

Sur le qui vive. Vivant.

Comme les mots qui s’échappent de moi. Les mots qui me délestent. Des mots qui emplissent le vide que tu laisses. Des mots qui disent en silence ce que je pense tout haut. Des mots que je livre. Des mots que je délivre. Pour qu’il servent à quoi servent les mots. Des mots doux pour estomper les maux, des mots tendres pour éveiller l’essence… l’essence de ce qui sommeille en nous et n’attendait pour s’ébrouer, parfois, que quelques mots… Des mots forts pour s’appuyer dessus et raffermir la marche de ces drôles d’idées qui nous trottent dans la tête… Des mots légers pour rendre notre nuit aérienne et nos rêves éthérés… Des mots discrets pour se glisser à tes côtés sans que tu t’en doutes… Des mots inventés pour jouer à en trouver le sens dans le sourire de l’autre… Des mots joueurs qui ne se laissent attraper que lorsqu’ils le veulent bien… Des mots comme je pourrais en écrire tant. Tant de mots qui en appellent tant d’autres. Et d’autres qui suivront. Il y a encore bien des mots à te dire. Bien des mots à découvrir. Des mots d’émoi. Ils sont moi. Ce moi que je dévide devant toi. Sans fausse pudeur, sans véritable peur. La peur ne m’effraie pas. La peur je la côtoie, la peur je la cajôle, la peur je lui donne rendez-vous. Comme la vie nous donne rendez-vous. Comme deux personnes peuvent avoir rendez-vous. Comme si nous avions rendez-vous. Sans savoir de quoi, de qui, de qu’est-ce, nous sommes accompagnés ou orphelins. Comme si nous avions rendez-vous. Sans le vouloir, sans l’attendre. Sans le craindre ni s’en plaindre. Comme si nous avions rendez-vous. Un chemin s’était entrouvert. Décider de le prendre et d’y creuser le sillon d’une vie à chaque instant réinventée, c’est ce qui pouvait le mieux l’habiller des atours du rêve…

Et puis après les mots vient le silence. Un silence nécessaire. Indispensable. Comme une plage sauvage où l’on ne va pas se promener tout le temps pour tenter d’y retrouver intacts ses pas de la fois d’avant. Comme un endroit familier où on aimerait revenir. Où on aime l’idée de revenir… Alors du silence. Comme en écho à nos propres mutismes. À nos interrogations. À nos incertitudes. À nos envies. À nos craintes. À nos histoires. À notre passé. Pas toujours passé…

Je n’aime pas l’idée que ton passé soit en train d’écrire mon présent. Pourtant c’est un vrai présent que tu aies pu y passer… Du silence. Pour te faire entendre tout ce que je ne te dis pas. Pour tenter de comprendre tout ce que je ne sais pas. Du silence…

Un silence qui prend ses aises. Comme si cette fois-ci il avait décidé de rester. De s’installer. Jusqu’à quand ? Dieu seul le sait… Non, Dieu n’en sait rien. Et même s’il le savait, je ne l’écouterais pas. Il y a bien longtemps que lui et moi avons rompu le dialogue. Surtout moi. Non, toi seule le sait. Le saura. Car, pour le moment tu ne sais pas grand chose. Juste que tu veux arrêter. Être seule. Pour te retrouver. Rassembler tes morceaux. Et te mettre à avancer. Sur le chemin qui te ramènera.

À ta vie.

Qui me ramènera.

À la vie.

C’est la dernière fois. La dernière fois que je t’écris.

C’est aussi la première fois que je te le dis.

Je t’aime. »

Publicités
Cet article a été publié dans CHAPITRE 1. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour CHAPITRE 1 : LA LETTRE

  1. Naïck dit :

    Plus de mots…Je suis touchée… Merci d’écrire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s