CHAPITRE 3 : LA MÉTÉO

« Vois-tu, me dit l’océan, je suis comme une femme.
Comme toutes les femmes.
Je suis toutes les femmes.
Je vous porte longtemps. Mais je peux vous engloutir.
Je m’efface régulièrement. Mais je reviens toujours.
Je fais souvent des vagues. Mais je peux être d’un calme absolu.
Je suis tempérée en surface. Mais, au fond, je sais être glaciale.
Ceux qui m’aiment me maudissent. Et ceux qui me maudissent finissent par m’aimer. 

L’océan est une femme. Toutes les femmes. La météo également. Elle est rarement constante. Et jamais durable. Tous les navigateurs le savent. Comme ils savent toutes les subtilités de la relation particulière qui les unit à la météo. Leur météo.
Chaque jour, il souhaite qu’elle sera clémente, voire idéale. Sincèrement. Mais il ne peut que le souhaiter. Pas l’attendre. Ça n’est jamais le cas.
Le temps est toujours constitué de mouvements de masses gazeuses, d’un certain degré d’hygrométrie accompagné – sous l’action du soleil – d’une température variable. En simplifiant, l’eau, l’air, le feu. Direction la terre. Mais cette permanence des éléments ne signifie en rien régularité de la météo. Selon la proportion des ingrédients, il peut faire beau, mauvais, passable… pourri même.

Changeante. La météo est par nature changeante. Elle ne le fait pas exprès. Pas vraiment. Pas toute seule. C’est le vent, c’est la pression, c’est l’humidité, c’est la terre, c’est le ciel, c’est la lune, c’est le soleil, les saisons, les marées, la couche d’ozone, l’aut’conne qui s’douche, c’est si complexe qu’elle ne sait où donner du beau temps, la météo. Alors, elle se laisse aller où son humeur la porte. Parfois bonne, parfois moins. Il m’est impossible de l’ignorer. Maintenant. Je l’ai compris. Je le sais. Le soleil qui brille ne veut pas dire que les nuages ont disparu à tout jamais. Ni les trombes d’eau qu’il n’y aura plus de ciel dégagé. Ni la nuit qu’on ne verra plus le jour.

Alchimie unique. Qui peut donner naissance à des jours uniques. Et aussi assombrir l’horizon d’une manière unique. C’est la nature. Sa nature. Il faut l’accepter. Ou s’éteindre. S’étendre et s’éteindre. Si la météo est mauvaise, ce n’est pas pour contrarier le navigateur à tout prix. Non. Elle est seulement mauvaise. Ce jour-là. Le navigateur le sait bien. Pour cette raison, il ne peut lui en vouloir. Pas vraiment. Pas durablement. Ni quitter le navire. Même si elle fait parfois tout pour ça. Même si le gros temps le secoue. Fortement. À lui couper le souffle.

Le navigateur a besoin de sa météo. Où aller, comment avancer, pourquoi se réjouir, de quoi avoir peur, sinon ?… Bien qu’elle le sache un peu moins, la météo a aussi besoin. Du navigateur. Il donne un objectif à ses bourrasques et du soleil à ses accalmies.

La météo ne fait pas le temps pour elle. Elle le fait. Ça doit être difficile. De ne pas toujours faire du beau temps. Quand elle en a envie. Parce qu’elle en a sans doute envie. Plus qu’elle ne le croit. Plus qu’elle ne le montre.
Forcément ça peut l’attrister. De ne pas y parvenir. Lui mettre le moral en berne. Du coup les nuages reviennent. Parce qu’elle ne fait pas toujours ce qu’elle veut. Et quand elle veut, elle ne peut pas toujours…

Moi, navigateur de pacotille, je ne l’ignorais.

Plusieurs jours d’une mer aussi plate que la surface du globe avant Copernic et j’ai fait de même avec mes idées.
À plat. Aussi.
Je crois. Que j’ai compris.
Qu’on ne s’oppose pas aux éléments. Qu’on ne s’oppose pas à la nature. À sa nature.
On attend, on esquive, on observe, on apprend, on réfléchit. Avant d’agir.
On oublie.
Le mal au ventre, le mal de tête, le mal au cœur.
C’est la seule façon d’avancer. De faire avancer le bateau.
Tenir compte de la météo qu’il fait. Non de celle que l’on voudrait.
Agir en conséquence. Avec patience et application. Persévérance aussi. Sortir les avirons. Donner un coup de pelle. Presque parfait. Pas une ride à la surface… Glisser légèrement sur l’onde. Tout doucement. Très. Trop, peut-être. Avancer un peu. Avancer quand même. Un nouveau coup de pelle. Avancer encore un peu.
Guetter les mouvements des nuages. Les changements. Y compris les plus infimes. S’efforcer de comprendre ce que ça peut vouloir dire. Signifier.
Accepter. De se tromper. Qu’elle ne soit pas comme prévu. Ma météo.

Ne jamais abdiquer. Ne jamais quitter la barre.
Encaisser. Encaisser encore. S’arrimer. Solidement. Parfois, même, en redemander quand on se sent si fort qu’on voudrait affronter toutes les tempêtes à la fois.
Pas pour la dompter, la vaincre. Seulement l’affronter pour lui dire. Lui faire voir.
Qu’on ne pliera pas. Qu’on ne flanchera pas.

Une nuit, je me suis échappé. De mes doses. De mes pauses. De mes potes et de leurs pots à n’en plus finir. Je me suis levé. Je voulais parler. J’ai d’abord écrit.
Aux vents, aux océans. Au soleil. À la lune.
Je leur ai demandé. Si, de temps en temps, ils pouvaient rendre la tâche de la météo un peu moins compliquée. Ça pourrait faciliter mon apprentissage de navigateur. Pour que je puisse voguer sans risquer de me noyer à chaque virée de bord.
Elle n’y est pour rien. Ma météo. Mais les coups de vent, les coups de froid, le printemps pendant l’hiver et l’automne avant l’été, les tornades, la bise et puis la brise, la sécheresse, la canicule, les dépressions et les fortes pressions, à force ça fatigue un peu l’organisme.

Je leur ai dit que le navigateur et la météo avaient peut-être encore des bulletins à écrire et des cartes à dessiner. Des aventures à vivre. À se dire. Ensemble. Parfois pas. Qu’il fallait qu’ils (le vent, les océans, la lune et le soleil) y mettent du leur.
Que chacun y mette du sien. Que je le ferais le premier.

Que la météo qu’il ferait serait toujours une bonne météo. Parce que c’est ma météo. Cette météo que j’aime tant quand elle me dit que le soleil brille. Que j’aime aussi quand elle annonce la pluie. Parce que c’est elle. Ma météo. Parce que son temps est le mien.

Je ne sais pas s’ils m’ont entendu. Écouté. Compris.

Depuis le vent s’est un peu levé. Permettant de reprendre la route. Pas longtemps. Le cap reste incertain. Il n’y a plus une seule risée pour le moment. Le ciel est encore brouillé. Un coup de vent du Nord peut nous tomber dessus sans crier gare.

Dans ce cas je m’efforcerai de ne pas oublier tout ce que je viens d’écrire. »

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