CHAPITRE 5 : LE FOND

Ça y est
Le fond. Je touche le fond.
Le fond de cet abîme où a plongé ma vie.
En deux, trois ans, pas plus. Deux, trois ans, ça suffit.
Pour passer du ciel à l’enfer. Pour que tout se mette à l’envers.
Drôle d’endroit pour me le dire. Debout, les bras ballants. Sur le trottoir.
Devant ce qui fut chez moi. Sur le trottoir. Littéralement.
Plus de toit. Plus de moi.
Plus de nous, non plus.
Mais, ça, je ne le sais pas encore.
Plus de toit. Plus de murs. Plus de chambre, de salon, de salle-à-manger.
De toute façon, il n’y a plus à manger. Ni à ranger. Encore moins à déranger.
Il y a tout à changer, par contre. Contre qui, contre quoi ? Contre le monde ?
Contre tout ce qui ne va pas comme je le voudrais ?
Comme il le faudrait ?
Que faudrait-il ?
En fait.
Pour stopper ce raz-de-marée qui m’envahit, qui me submerge.
Jusqu’à l’écœurement. Jusqu’à l’écroulement.
De mes illusions. Si longtemps sous perfusion.
Désormais perdues, envolées, évaporées.
Kidnappées, torturées, achevées.
Ensevelies, enfouies. Enfuies.
Tellement loin que je ne pourrais pas les rattraper.
Si je le voulais. Si seulement je le voulais.
Si seulement je savais ce que je voulais.
Je suis loin – comme mes illusions – de savoir.
Très loin. De savoir que ce n’est rien.
Pour le moment.
Ou presque rien.
Pas rien comme le vide.
Rien, comme ce qui ne vous concerne pas vraiment.
Pas encore.
C’est pour cette raison, sans doute, qu’on dit « rien ».
De ce qui est, mais qui ne suffit pas.
À exister à nos yeux. Pas tout à fait.
Pas tout de suite.
Rien.
À côté de ce qui va se produire
Qui va vider ma vie. Qui va me vider de ma vie. Qui va me condamner.
Sans m’avoir jugé. Sans m’avoir entendu. Sans m’être défendu.
Me condamner. Deux fois. Me bannir.
Deux fois.
De la vie. Et de ma vie.
Comment ? Comment en arriver là ?
Sur ce trottoir. Sans toit. Cent fois je me pose cette question.
Pas de réponse. Pas là. Pas maintenant. Plus tard. Peut-être. Plus tard.
Qu’est-ce que je peux être ?
Qu’est-ce que je veux être ?
Je ne le sais pas.
Mais je le suis déjà. Pour les autres. Pour tant d’autres. Pour une autre.
Je le suis déjà.
Une ombre, un reflet, un écho. Un souvenir.
Une vague sensation encore assez agréable.
Puis, très vite, il n’y aura même plus le souvenir de la sensation.
Ni la sensation du souvenir. Ni souvenir, ni sensation.
Rien. Un vrai rien, tout plein d’un vide bien creux.
Mais j’anticipe, je prends de l’avance.
Pour moi, ce n’est pas arrivé. C’est arrivé mais seuls les autres le savent. Pas moi.
Je dois être patient. Patient à en être malade. Malade d’attendre. D’espérer.
Que ce qui doit arriver ait finalement du retard.
Tellement de retard que ça n’arrivera peut-être jamais.
Les illusions ne sont pas si loin. Certaines en tout cas.
Celles qui nous laissent rêver. Qui nous laissent croire.
Qu’à force de rêver le monde, le monde peut devenir un rêve.
Suis-je sûr ? Qu’elles sont encore là.
Suis-je sûr ? Que ce ne sont pas, justement, les plus belles – les pires – des illusions. Celles auxquelles je crois.
Auxquelles je veux croire.
Celles qui parviennent à m’y faire croire.
Parce que, malgré le retard, ÇA finit toujours par arriver.
Par nous arriver. Dans la gueule, dans le cœur, dans la chair.
Dans la moindre de nos particules.
Élémentaire.
Dans la plus minuscule de nos fibres. Pas un seul de nos poils ne peut y échapper.
ÇA arrive.
Et ÇA emporte tout. Nos bonheurs. Nos espoirs. Nos convictions.
Notre présent. Notre avenir. Notre passé, aussi.
Grand coup de balai. Qui nettoie tout. Comme si, avant, c’était sale.
C’était sale.
Je ne le sais pas non plus. Les autres, oui. Encore un coup d’avance.
Décidément je suis à la traîne.
À la remorque de ma propre histoire.
Sale, propre.
Tout n’est-il qu’une question d’hygiène ? D’hygiène de vie ? De gène ? De vue ?
De point de vue ? Ou d’éclairage ?
Qui sait à quoi ressemble notre vie selon d’où on l’observe.
Quel est le bon angle ?
Le bon cadrage ?
La bonne lumière ?
Je ne peux pas.
Répondre. Je ne sais pas.
Tout ne m’est pas arrivé. Pas encore.
Il faut attendre. M’accompagner.
Suivre ma démarche. Hésitante, maladroite, chaotique. Parfois un peu trop rapide.
Il faut m’emboîter le pas. Y mettre les siens. Ne pas avoir peur.
D’où ils peuvent conduire. D’où je suis parti.
D’un sourire.
D’un chuchotement.
D’un presque rien.
Qui a pourtant tout changé.

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Un commentaire pour CHAPITRE 5 : LE FOND

  1. Naïck dit :

    Se laisser glisser jusqu’à toucher le fond et d’un coup de talon sec, taper le sol pour mieux remonter… J’attends la suite xxx

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