Le kikuyu et l’astragale

L’un se prélassait sur le sol. S’étendant autant qu’il le pouvait.
L’autre embellissait le « couronnement » dont elle était le socle. Sans bouger. Tout l’édifice aurait sombré dans le chaos, sinon.
Il portait bien son nom. « Pennisetum clandestinum » (pénis clandestin ?…). Sans doute sa capacité à féconder la terre, à se reproduire et à installer sa progéniture sur toutes surfaces…
Sculptée, torsadée, toujours enjolivée de volutes, elle n’acceptait pas. Qu’on lui impose un genre. Qui n’était pas le sien. Masculin, soi-disant. Accordons-lui ce choix. Elle en avait peu d’autres. Prise au piège. Entre la colonne et le chapiteau.
La plus infime esquive et l’effondrement survenait. De cette architecture dont elle était une pièce. Juste une pièce. Même pas maîtresse.
Elle regardait souvent en bas. Elle le voyait proliférer. En toute liberté.
Lui aussi. Levait les yeux. Vers elle. Chaque fois qu’il le pouvait. Il savourait ses formes graciles. Son rôle essentiel. D’appui. Il n’avait rien de cela. Il n’était pas indispensable. Batifoler à loisir était son luxe. Mais aussi son drame. Nulle part où se fixer. Rien à quoi s’accrocher.
Elle enviait sa facilité. De faire ce qu’il voulait. Comme il le voulait.
À force de se regarder, ils en vinrent à se parler. À force de se parler, ils finirent par s’aimer. Ou presque. Suffisamment, en tout cas. Pour désirer se rejoindre.
« Descends, descelle ce qui ‘emprisonne ! », répétait-il. « Impossible, toute la solidité du bâti repose sur moi », répondait-elle.
Elle tenta bien. De se dégager. Aussitôt rappelée à l’ordre. Par le crissement de la pierre. Perdant son équilibre.
Lui essaya de grandir. Il rêvait d’être lierre. Sans y parvenir.
Ils continuèrent. À se rejoindre. De loin. Les mots étaient leur lit. Les « à bientôt », leurs promesses. Ils n’ont toujours pas réussi. Pas encore.
Le kikuyu rampe toujours à ses pieds. L’astragale demeure figée dans sa construction.
Ils n’ont toujours pas réussi.
Peut-être une autre fois.
Peut-être dans une autre histoire.
Peut-être…

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