Marionnettes

marionnettes

Déjà petit, j’aimais ça. Comme les autres enfants. J’imagine. Un théâtre à notre échelle.
Un spectacle à notre portée. Qui nous montrait un monde. Que nous ne connaissions pas. Pas encore. Nous ignorions également. Que cette mise en scène nous préparait. À devenir des grands.
En attendant, ça nous amusait. Nos rires répondaient à la violence.
De ce jeu de massacre. Enfantin, peut-être. Parce que présenté dans ce but. Nous accoutumer. À la dureté. La duplicité. La trahison. Les pièges. Les coups par derrière. Ils finiraient par devenir le décor. Prenant le pas sur ces drôles de personnages.
Caricaturaux, peut-être. Criants de cette vérité. Que allions découvrir. Plus tard. Les yeux écarquillés, nous nous prenions au jeu. Criant, pour prévenir du mauvais coup. Applaudissant l’astuce qui le déjouait. On y croyait vraiment.
Les méchants toujours punis. Ridiculisés. Notre héros victorieux et célébré.
On avait beau nous dire « c’est une farce », on n’y voyait que du plaisir. Le plaisir d’être du bon côté. De la force.
Bien sûr, il y avait loin du bâton au sabre laser. Et beaucoup moins d’effet spéciaux. Ni de maître Jedi. Mais le message était bien là.
« Deviens ce que tu es », comme disait Nietzsche. Il devait tirer les ficelles, celui-là. Pourtant, aucune trace de lui. Parmi la distribution si riche. De ce spectacle.
Originaire de Lyon. Guignol, Gnafron, Madelon, Toinon (tiens, tiens, encore une histoire de « on »…), Chibroc (le gendarme), Le Bailli, Cassandre ou Battandier…
Malgré mon ingénuité, un truc m’a pourtant toujours intrigué : par quel prodige ces mounaques étaient-elles ainsi animées ? Pas de fil visible. Nul mécanisme perceptible. Leurs lèvres immobiles. Pourtant, elles s’agitaient, criaient, couraient, se battaient… Nous les interpellions, elles nous répondaient. Sans cligner des yeux. Non plus.
Durant quelques années, ce mystère m’a dérangé. Parce que je n’y trouvais pas de réponse. Sans doute. Jusqu’à. Ce qu’un jour, accompagnant mon jeune frère, je jette un œil en coulisses.
Découverte, surprise, désarroi d’une certaine façon. En apercevant. Que l’animation de mes vedettes juvéniles avait une raison simple. Très simple. Une main, un bras presque, inséré dans leur derrière.
Oui, oui. Dans leur derrière ! Je m’imaginais alors, malgré mon jeune âge, l’effet d’un tel procédé. Sur mon postérieur.
Il est indispensable de resituer ça dans le contexte de l’époque. Il y a presque 50 ans.
Loi pilule à peine votée. Avortement encore inimaginable. Quant au mariage pour tous, n’en parlons même pas !
Bref, réaliser que tout ce qui avait égayé mon enfance reposait sur la perfusion d’un trou de balle par un membre destiné à tout autre chose me troubla. Profondément.
Sans dramatiser, j’en fus pris aux tripes. Soudain, je voyais ce qui m’attendait.
Comme bien d’autres. La vie se présentait donc ainsi.
Se faire mettre bien profond et s’agiter sous l’effet de cette intrusion.
Aujourd’hui, je me dis que cette révélation était prémonitoire.
Il semble que ce soit la trajectoire. De la plupart d’entre nous.
Un doigt, une main ou le bras entier, pas de différence.
Nous sommes les pantins.
De ce qui nous manipule.
De ceux qui nous instrumentalisent.
Guignol ou pas, nous ne décidons de rien.
Nous ne maîtrisons rien.
Nous gesticulons.
Nous allons d’un côté.
Puis de l’autre.
Pourtant, il en faut peu.
Pour qu’il en soit autrement.
Fermons nos chasubles.
Serrons les fesses.
Soyons convaincus.
Que des millions de marionnettes.
Peuvent tellement plus.
Pour peu qu’on coupe le fil.
Qu’on sorte leurs doigts du cul.
Histoire d’aspirer à un autre horizon.
Histoire de respirer un autre air.
Qu’un air de rien…

« Tirer les ficelles est une chose. Savoir qui les tire en est une autre. Qui peut changer le monde. ».
Léo Myself

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