CHAPITRE 4 : LE SMS

32 rue des Termes, résidence d’Armagnac. Je l’avais suivie jusque là. Finalement sans la rejoindre, sans vraiment essayer, d’ailleurs. Avais-je seulement envie de décrypter ce message – son message –  de savoir ce que j’ignorais, de dévoiler ce qu’elle n’avait pas même cherché à me dissimuler ? Non. Enfin si. Parce que je n’étais pas parvenu à saisir le sens de cette phrase tout juste mimée, à peine prononcée, si hésitante à franchir le seuil de ses lèvres. Et ça m’empoisonnait, cette brusque incapacité à capter l’indicible, moi qui vantais toujours mon intuition presque infaillible… Et là rien, mon sixième sens venait de subir son premier vrai bug…
Je voulais trouver la réponse. Seul. Sans qu’elle puisse me mettre autrement sur la voie qu’elle ne l’avait fait chez Franck. Une drôle d’impression me tenaillait. Si c’est elle qui me donne la clé, elle n’ouvrira jamais la porte de son propre mystère… Il fallait que je sorte vainqueur de l’épreuve par mes propres moyens ! Comment avais-je pu me fourrer une telle idée dans la tête ?! Je ne la connaissais pas, elle non plus, nous nous étions croisés par le plus grand des hasards et je ne la reverrais sûrement jamais…
Finalement, c’était déjà de l’histoire ancienne. Sauf que. Maintenant, je savais où elle habitait. Je croyais savoir. C’était peut-être son mari, sa grand-mère, son amant ou sa meilleure amie qui vivait là… Aucune certitude, aucune piste, le peu qui me restait de cette fugace rencontre ressemblait à tout sauf à des indices. Mais c’était suffisant pour que je ne puisse agir, penser, dormir comme si rien ne s’était passé.
Prise de tête…

Rester calme, serein, lucide, j’avais un livre à terminer. À commencer serait d’ailleurs plus juste. La découverte de cette mine d’or à gueule d’ordinateur m’avait bien secoué la pulpe du fond, il me restait néanmoins encore beaucoup à faire.
À vrai dire, tout. Je flippais un peu à cette idée, me souvenant avoir promis à mon éditeur les premiers chapitres pour la fin de semaine. On était jeudi. Quarante huit heures, pas une de plus, pour suffisamment justifier l’avance dont il avait bien voulu me gratifier. Fin de semaine… L’ivresse d’avoir renoué avec un semblant d’inspiration, le champagne, une étrange inconnue et son propos silencieux qui l’était encore plus… Les bulles installent une sorte d’apesanteur dans notre estomac, mais aussi dans notre cœur. Étonnant comme leur oxyde de carbone nous apporte l’oxygène qui nous fait tant défaut. Pour rendre la vie légère et supportable. Légérement supportable.
Mais l’illusion est éphémère. L’attraction terrestre impose vite son implacable loi et le contact avec le sol de notre réalité reste un exercice douloureux.
Douloureusement précis et impitoyable.
Je disposais d’un don inégalable pour me mettre dans des situations impossibles.
Et j’y étais. En plein dedans.
Complètement au fond serait plus exact. Je suis là, devant ce numéro 32, les pieds pris dans le tapis de cette curieuse rencontre, si on peut parler de rencontre, et là c’est une énorme claque. Pas un coup, non, plutôt une rafale d’une violence inouïe.

En un souffle, mon existence me submerge, m’engloutit, m’asphyxie, me renverse, me plaque contre l’instant présent, ne laissant espérer aucune issue, aucun retournement de situation.
Mon Iphone tout neuf (le dernier, 64 giga de musiques et d’images pour me couper du monde quand je voulais…) venait de m’avertir. Un sms était arrivé. Quelques jours avant j’avais fait livrer 53 roses blanches à celle qui ne me quittait plus depuis bien des nuits et des jours. Précisément parce qu’elle m’avait quitté.
Ultime tentative de raccrocher les wagons ?
Simple manifestation d’une pensée diffuse, éloignée mais toujours vivace ?
Ou juste pour exister encore un peu. Pour elle ?
« Merci pour les fleurs et pour tes pensées. Bien amicalement ».
Ces deux lignes me plongèrent sur le champ dans l’œil du cyclone. Le bien amicalement me transperça aussi glacialement que l’iceberg avait empalé le Titanic.

Pourquoi 53 ? Parce que jusqu’à cet âge-là, je n’avais rien éprouvé de pareil.
Ça s’était insinué en moi, l’air de rien.
Si facilement au début car, justement, ça n’avait l’air de rien.
Jamais assez vigilant, jamais assez lucide. Le veut-on seulement ? De façon très homéopathique, mon cerveau limbique s’était peu à peu trouvé séduit, attaché, pris… puis ficelé, ligoté, baillonné.
Pris à un jeu dont je m’étais toujours méfié. Parce que si on l’écrivait le plus souvent avec un grand A, de mon point de vue c’était un A comme arnaque, abandon, asservissement, asphyxie, addiction…
Et qu’il n’existe pas de cure de désintox. C’est ce qu’on nous fait croire en tout cas.
Que c’est éternel.
Une idée datant de l’époque où une existence humaine excédait rarement les 30 ans. Une éternité de 30 ans… on en fait quoi, nous qui allons presque tous devenir centenaires ? Passer à trois, quatre amours éternels dans notre vie ? Allonger la durée de l’éternité ?…

Je n’ai jamais su trop quoi faire. Quoi en faire. Mis à part quelques flirts adolescents, à l’époque où le moindre sourire d’une jeune fille pointant fièrement les attributs de sa féminité révélée me mettait la tête à l’envers et le sexe totalement en action, je n’avais pas de véritable expérience en la matière.
Ma vie était pourtant une longue collection de conquêtes toutes plus agréables les unes que les autres. Mais aussitôt prises, à peine éprises et déjà abandonnées, délaissées. Laissées. À leurs contes de fées, à leurs espoirs de princes charmants, à leurs illusions de vie rêvée. Tout cet imaginaire de bastringue qui ne laisse que peu de place à l’évidence de la réalité, une fois que la petite fille a grandi.
C’est précisément ce qui me faisait prendre mes distances.
Je n’avais pas de blanc destrier avec lequel les enlever. Ni de royaume à déposer à leurs pieds. Ni d’escarpin de vair qui puisse leur aller. Ni de sort à dénouer. Ni de philtre, ni de formule magique. J’étais moi. Tout simplement. Sans fard ni artifice. Moi.
Je ne voulais, pour rien au monde, échanger ma place. Changer de place. Franchir la frontière. Entre ma certitude et leurs espérances.
Encore moins « avoir beaucoup d’enfants… » !
Ça, c’est au cinéma, l’écran visible de nos phantasmes, la projection privée de nos rêves d’enfants.
La vie écrit, souvent, un autre scénario.

Il me suffisait de regarder autour de moi.
Parents, amis, proches. Combien y avaient cru ? Cru s’embarquer vers les horizons sans fin du bonheur absolu. Aucun n’était parvenu à bon port. Tous étaient revenus.
Plus ou moins amochés. Pas de ce qu’ils avaient vécu. Pas uniquement.
Mais de s’être fait avoir. D’avoir ce sentiment malsain de s’être trompé. D’avoir été trompés. Sur le sens de la vie. De leur vie. De ne pas l’avoir prise dans le bon sens. Du coup, ils avaient foncé tête baissée dans la seule direction qui leur était indiquée.
Et puis le mur. Le crash.
Le panneau « voie sans issue » n’est jamais visible. Au début du chemin.
C’est seulement en le quittant qu’on le voit.
En se retournant.
Sceptique par nature et par éducation, je m’étais juré de ne jamais tomber dans ce panneau. Les promesses qu’on se fait à soi-même sont les moins difficiles à ne pas tenir.

Bien amicalement.
Deux mots suffisent parfois à vous terrasser, à vous anéantir. Comme deux mots sont capables de vous transporter jusque sur le toit du monde. Je t’aime.
Elle ne me l’avait jamais dit. Moi non plus. Lequel de ces silences était la cause de l’autre ? Y avait-il seulement un lien. N’était-ce pas nos croyances, notre vision du monde qui nous poussaient à penser que l’amour de l’un ne pouvait être sans l’amour de l’autre ? Quoi qu’il en soit, mes croyances venaient de prendre une belle branlée.
On aurait dit un chien qui venait de boire la tasse. Je suffoquais, m’ébrouais de toutes mes forces. Je n’avais pas d’eau sur le poil. Mais tellement à l’intérieur que j’étais sur le point de m’y noyer. Comme un forcené, je secouais ma carcasse et les vêtements qui la couvraient, tentative désespérée de chasser ces idées noires dont la vague inexorable m’engloutissait.
Une vague. Une vague à l’âme. Une lame de fond.
J’étais près de le toucher, je me sentais couler à pic.

Nouvelle vibration dans ma poche. Nouvelle accélération de mon rythme cardiaque. 100. 120. 150. 170. Il fallait que je regarde ou mon cœur allait exploser.
Oui, mais. Si c’était elle. Prise de remords, regrettant la sécheté de son précédent message. Qui m’en envoyait un autre, me demandant de lui pardonner, m’expliquant qu’il serait bien qu’on se revoit, qu’on se parle…
J’en étais là, en plein roman de gare, à me perdre dans ces chemins que seule mon imagination, en complet surrégime, pouvait croire me faire emprunter à tout prix.
Le peu de clairvoyance dont mon mécanisme cérébral disposait encore me sauva.

Il faut bien reconnaître que Franck l’y aida un peu. Il m’appelait pour savoir si j’étais bien rentré. C’était son côté nounou. Couvé, choyé, embaumé presque par une mère omniprésente, il n’avait jamais cessé de se comporter ainsi avec la plupart de ses auteurs. Surtout les hommes. Il en devenait aussi, parfois, le confident, l’ami, l’amant, la maîtresse, la secrétaire, la bonne… Mais en restait toujours la super-maman.
Il était un peu inquiet que je l’ai quitté dans un état très éloigné de l’exaltation qui m’avait fait débouler chez lui à une heure tardive. Je lui répondis que, justement, c’était peut-être l’heure tardive. Mais je ne pus m’empêcher de lui avouer que la rencontre inopinée de cette femme m’avait intrigué. Sa réponse ne fit qu’ajouter à mon trouble : « Laisse tomber, me dit-il, ce n’est pas une femme pour toi. Ton palpitant est encore convalescent, non ? Ne le jette pas aux fauves tout de suite… ». Il me connaissait sur le bout des doigts. Presque jamais d’échanges personnels pourtant. Je ne sais pas comment, mais il me connaissait, il connaissait ma vie, ses soubresauts, ses espoirs et ses désillusions. Il savait ce qu’il disait. À mon sujet.

Ce bref dialogue me ramena d’un coup à ma préoccupation du moment. Lorsque j’avais empoigné mon Iphone pour répondre à Franck, un œil sur le dernier sms n’avait révélé son origine. Visiblement pas celle que j’espérais. Ayant renvoyé mon éditeur à son sommeil de maman couveuse, je m’empressais de consulter la rubrique messages.
« À bientôt. Peut-être. »
Numéro masqué, aucune possibilité d’identifier l’expéditeur. Ou l’expéditrice. Toujours planté dans la même rue, au même endroit, je levais machinalement la tête. Une lumière s’éteignit au 3ème étage. Ou au second. Je n’y avais pas réellement prêté attention. Impossible de la retrouver maintenant.
Merde, merde, merde ! C’était quoi ce plan ?!
Un plan sorti tout droit de ma tête, si excitée d’émerger enfin de la torpeur dans laquelle l’avait plongé, de force, ma longue stérilité créative ? Et du coup, c’était un vrai feu d’artifices. Car ce n’était qu’artifice. Rien n’était vrai, ni vraisemblable, dans ce méli-mélodrame dont ma soif d’inventer -enfin réveillée ! semblait si avide…
Des conneries, en somme !

Pourtant je l’avais vue. Les quelques mots de Franck me l’avaient confirmé à l’instant.
Pourtant elle ne m’avait pas vu. De cela, Franck ne pouvait rien savoir.
Ni me confirmer. Ni m’infirmer. Les murs des immeubles, oui. Je me mis à les scruter, un à un, avec lenteur et insistance. Persuadé que mon regard le plus inquisiteur finirait bien par les faire avouer. Quoi ? Je ne sais pas. Je voulais juste les faire parler, qu’ils se mettent à table. J’avais tout le temps nécessaire.
Mais non.
Je devais bouger. Quitter cette rue. Ce trottoir. Où ma vie m’avait rattrapé deux fois. Ma vie d’hier et celle d’aujourd’hui, peut-être de demain aussi… La fin de journée avait pourtant plutôt bien commencé avec la découverte de cette étonnante source d’inspiration. La suite était du même acabit puisque je repartais avec une avance en poche.
Alors quoi ?! Un bouquin à écrire, un éditeur à satisfaire, des factures à payer… Et puis une histoire à effacer, une autre à inventer, une femme à oublier, une autre à dévoiler… Tout ça n’avait rien à voir. Surtout pas. Ne surtout pas retomber dans ce qui m’avait asséché pendant si longtemps.
Rester concentré sur un objectif. Un seul : écrire. Lettre après lettre, mot après mot, phrase après phrase. Lentement. Mais sûrement. Un peu comme on fabrique une route. C’est fou comme ça prend du temps.
Avez-vous déjà regardé ? On pense toujours que c’est simple. Une espèce de grosse machine arrive, dégueulant ces hectolitres de bitume fumant et hop, ça y est la route est là, sombre ruban luisant, collant, malodorant…
Ça, c’est juste à la fin.
Mais avant. Avant, il y a tant de travail. Pour préparer le terrain. Le niveller, l’abraser, l’aplanir, le remblayer, définir la courbe adéquate, calculer l’orientation idéale, aménager les abords, planifier les intersections…
Pour ça, il faut avoir une vision précise. De la route une fois qu’elle sera terminée.
De son point de départ à son point d’arrivée.
La plupart du temps c’est ainsi. Pas d’arrivée sans départ.
Pas de départ, pas d’arrivée… pas de route !
C’était pourtant mon cas. Les premiers mètres d’asphalte étaient là, dans cet ordinateur perdu au fond d’un de mes placards, mais je ne savais pas où ils me conduiraient.

Il fallait néanmoins que j’y aille. Vers cet objectif que j’ignorais, cet aboutissement aujourd’hui parfaitement inconnu.
Je n’avais pas le choix. Le froissement du chèque contre l’étoffe de mon pantalon me le rappelait constamment. Je devais m’y résoudre.
Faire le grand saut, plonger dans cet amas de feuilles blanches, vides et sèches. Y répandre tout ce que cet embryon d’histoire pourrait faire surgir de beau, de grand, d’effrayant, de tragique… de minable, de sale et de pitoyable aussi.
Comme un reflet de nos âmes.
Me souvenant du dernier écrit exhumé, je me surpris à penser que, moi aussi, j’étais un navigateur. Dont la seule certitude était d’être sur un bateau et que ce bateau soit sur l’eau. Mais sans carte et sans boussole, pas de cap à tenir ni de port à rallier !
Devais-je attendre une météo plus clémente ? Espérer une éclaircie qui ne viendrait peut-être pas ? Ou empoigner les avirons et faire avancer coûte que coûte le frêle esquif de mon imagination convalescente ?
Parce qu’elle me donnait une bonne raison de reprendre mon chemin vers chez moi, cette solution-là me parut préférable.
Un dernier coup d’œil vers la résidence, aucune fenêtre n’était plus éclairée. Resserrant le col de mon manteau pour protéger ma gorge, j’entamais le retour vers mon refuge.

Je me figeais comme un chien d’arrêt. La lumière de l’entrée venait de s’allumer. Quelqu’un s’apprêtait à sortir… Une silhouette féminine poussa la porte.
Dans un même mouvement, mes mains venaient d’agripper l’intérieur de mes poches puis de le relâcher aussitôt.
Je connaissais cette femme, mais ce n’était pas celle que j’avais vu chez Franck.
C’était ma petite voisine du 91 (j’habitais le 104). Je dis petite parce qu’elle était sensiblement plus jeune que moi. Malgré cela, une des rares personnes de mon environnement avec laquelle je ne rechignais pas à échanger quelques mots. À une époque où le monde du dehors présentait encore quelque intérêt pour moi, j’avais même accepté de l’aider à organiser le « pique-nique de quartier ». Cette mascarade destinée à nous persuader, une fois par an, que nous vivons dans le meilleur des mondes, nimbés de la sollicitude des uns envers les autres et vice versa !
Une épreuve. Seule sa compagnie m’avait sauvé du désastre.

Vive, prompte à s’émouvoir, prête à rire de rien et à pleurer de tout, sa pétillance me semblait cacher de profondes failles. Dès le début, cette fragilité masquée m’avait frappé. Touché même, à tel point que je m’étais pris d’affection pour elle. Dans les temps qui suivirent, nous allions régulièrement prendre un verre ensemble. On parlait, elle parlait. Elle me parlait. Beaucoup. Avec une telle une ardeur que j’avais l’impression de n’être qu’une oreille dédiée à ses confidences. Une certaine complicité avait commencé à s’installer entre nous. J’ai peut-être cru qu’autre chose s’installait. Parfois, lors de nos échanges, sa main hésitait à frôler mon bras. Et finissait par le bousculer comme font les enfants en chahutant. Quand la tristesse l’envahissait, les larmes coulaient le long de ses joues. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais tendu la main pour effacer délicatement  ses pleurs. Je l’aurais fait d’un doigt sûr mais avec une grande douceur. Si je l’avais fait.
Nos rencontres étaient ainsi faites. D’hésitations et d’actes manqués.
Les non-dits sont pire que tout. Ils ne laissent que le goût amer du non-accompli…
Mais l’excitation de l’inconcevable devenant possible me fit longtemps aimer ces moments quand ils survenaient. Autant que je les détestais. Après.
De ne pas avoir su comprendre. Avoir su entendre.
Il nous arrivait encore de nous voir. De nous revoir, plus exactement.

Les circonstances nous avaient à nouveau poussés dans une direction convergente. Elle m’avait convaincu, lors d’une de nos discussions « de trottoir » de venir avec elle assister à une partie de badmington dont un championnat mondial – ou quelque chose dans le genre – se disputait non loin de notre quartier. S’il y a bien un sport que je me souviens d’avoir pratiqué, c’est celui-là. Mais à la plage, uniquement. Et juste pendant deux ou trois étés, d’autres activités physiques m’ayant accaparé les années suivantes. De fil en aiguille, nous étions même allés en voir plusieurs. Très enthousiaste devant ces jeunes athlètes se dépensant sans compter, elle me confia que, dans le cadre de ses études de journaliste, elle comptait faire un important reportage sur cette discipline encore trop confidentielle à ses yeux. Me connaissant écrivain, elle souhaitait que je puisse lui donner mon impression sur son travail.

Toujours autour d’un verre, nous avons vite retrouvé les mêmes éclats de rire qui nous avaient abandonnés quelques mois auparavant.
Les mêmes frôlements aussi. Les mêmes regards qui s’évitaient, se cherchaient et à peine trouvés, s’enfuyaient à nouveau.
Et je sentais toujours cette fragilité qui m’émeuvait encore davantage.
J’étais une épaule et j’aurais voulu être des bras.
J’étais un auditeur et j’aurais voulu être un acteur.
J’étais un cerveau et j’aurais voulu être un cœur.
Je crois bien que j’en étais tout de même un petit peu amoureux.

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CHAPITRE 3 : LA MÉTÉO

« Vois-tu, me dit l’océan, je suis comme une femme.
Comme toutes les femmes.
Je suis toutes les femmes.
Je vous porte longtemps. Mais je peux vous engloutir.
Je m’efface régulièrement. Mais je reviens toujours.
Je fais souvent des vagues. Mais je peux être d’un calme absolu.
Je suis tempérée en surface. Mais, au fond, je sais être glaciale.
Ceux qui m’aiment me maudissent. Et ceux qui me maudissent finissent par m’aimer. 

L’océan est une femme. Toutes les femmes. La météo également. Elle est rarement constante. Et jamais durable. Tous les navigateurs le savent. Comme ils savent toutes les subtilités de la relation particulière qui les unit à la météo. Leur météo.
Chaque jour, il souhaite qu’elle sera clémente, voire idéale. Sincèrement. Mais il ne peut que le souhaiter. Pas l’attendre. Ça n’est jamais le cas.
Le temps est toujours constitué de mouvements de masses gazeuses, d’un certain degré d’hygrométrie accompagné – sous l’action du soleil – d’une température variable. En simplifiant, l’eau, l’air, le feu. Direction la terre. Mais cette permanence des éléments ne signifie en rien régularité de la météo. Selon la proportion des ingrédients, il peut faire beau, mauvais, passable… pourri même.

Changeante. La météo est par nature changeante. Elle ne le fait pas exprès. Pas vraiment. Pas toute seule. C’est le vent, c’est la pression, c’est l’humidité, c’est la terre, c’est le ciel, c’est la lune, c’est le soleil, les saisons, les marées, la couche d’ozone, l’aut’conne qui s’douche, c’est si complexe qu’elle ne sait où donner du beau temps, la météo. Alors, elle se laisse aller où son humeur la porte. Parfois bonne, parfois moins. Il m’est impossible de l’ignorer. Maintenant. Je l’ai compris. Je le sais. Le soleil qui brille ne veut pas dire que les nuages ont disparu à tout jamais. Ni les trombes d’eau qu’il n’y aura plus de ciel dégagé. Ni la nuit qu’on ne verra plus le jour.

Alchimie unique. Qui peut donner naissance à des jours uniques. Et aussi assombrir l’horizon d’une manière unique. C’est la nature. Sa nature. Il faut l’accepter. Ou s’éteindre. S’étendre et s’éteindre. Si la météo est mauvaise, ce n’est pas pour contrarier le navigateur à tout prix. Non. Elle est seulement mauvaise. Ce jour-là. Le navigateur le sait bien. Pour cette raison, il ne peut lui en vouloir. Pas vraiment. Pas durablement. Ni quitter le navire. Même si elle fait parfois tout pour ça. Même si le gros temps le secoue. Fortement. À lui couper le souffle.

Le navigateur a besoin de sa météo. Où aller, comment avancer, pourquoi se réjouir, de quoi avoir peur, sinon ?… Bien qu’elle le sache un peu moins, la météo a aussi besoin. Du navigateur. Il donne un objectif à ses bourrasques et du soleil à ses accalmies.

La météo ne fait pas le temps pour elle. Elle le fait. Ça doit être difficile. De ne pas toujours faire du beau temps. Quand elle en a envie. Parce qu’elle en a sans doute envie. Plus qu’elle ne le croit. Plus qu’elle ne le montre.
Forcément ça peut l’attrister. De ne pas y parvenir. Lui mettre le moral en berne. Du coup les nuages reviennent. Parce qu’elle ne fait pas toujours ce qu’elle veut. Et quand elle veut, elle ne peut pas toujours…

Moi, navigateur de pacotille, je ne l’ignorais.

Plusieurs jours d’une mer aussi plate que la surface du globe avant Copernic et j’ai fait de même avec mes idées.
À plat. Aussi.
Je crois. Que j’ai compris.
Qu’on ne s’oppose pas aux éléments. Qu’on ne s’oppose pas à la nature. À sa nature.
On attend, on esquive, on observe, on apprend, on réfléchit. Avant d’agir.
On oublie.
Le mal au ventre, le mal de tête, le mal au cœur.
C’est la seule façon d’avancer. De faire avancer le bateau.
Tenir compte de la météo qu’il fait. Non de celle que l’on voudrait.
Agir en conséquence. Avec patience et application. Persévérance aussi. Sortir les avirons. Donner un coup de pelle. Presque parfait. Pas une ride à la surface… Glisser légèrement sur l’onde. Tout doucement. Très. Trop, peut-être. Avancer un peu. Avancer quand même. Un nouveau coup de pelle. Avancer encore un peu.
Guetter les mouvements des nuages. Les changements. Y compris les plus infimes. S’efforcer de comprendre ce que ça peut vouloir dire. Signifier.
Accepter. De se tromper. Qu’elle ne soit pas comme prévu. Ma météo.

Ne jamais abdiquer. Ne jamais quitter la barre.
Encaisser. Encaisser encore. S’arrimer. Solidement. Parfois, même, en redemander quand on se sent si fort qu’on voudrait affronter toutes les tempêtes à la fois.
Pas pour la dompter, la vaincre. Seulement l’affronter pour lui dire. Lui faire voir.
Qu’on ne pliera pas. Qu’on ne flanchera pas.

Une nuit, je me suis échappé. De mes doses. De mes pauses. De mes potes et de leurs pots à n’en plus finir. Je me suis levé. Je voulais parler. J’ai d’abord écrit.
Aux vents, aux océans. Au soleil. À la lune.
Je leur ai demandé. Si, de temps en temps, ils pouvaient rendre la tâche de la météo un peu moins compliquée. Ça pourrait faciliter mon apprentissage de navigateur. Pour que je puisse voguer sans risquer de me noyer à chaque virée de bord.
Elle n’y est pour rien. Ma météo. Mais les coups de vent, les coups de froid, le printemps pendant l’hiver et l’automne avant l’été, les tornades, la bise et puis la brise, la sécheresse, la canicule, les dépressions et les fortes pressions, à force ça fatigue un peu l’organisme.

Je leur ai dit que le navigateur et la météo avaient peut-être encore des bulletins à écrire et des cartes à dessiner. Des aventures à vivre. À se dire. Ensemble. Parfois pas. Qu’il fallait qu’ils (le vent, les océans, la lune et le soleil) y mettent du leur.
Que chacun y mette du sien. Que je le ferais le premier.

Que la météo qu’il ferait serait toujours une bonne météo. Parce que c’est ma météo. Cette météo que j’aime tant quand elle me dit que le soleil brille. Que j’aime aussi quand elle annonce la pluie. Parce que c’est elle. Ma météo. Parce que son temps est le mien.

Je ne sais pas s’ils m’ont entendu. Écouté. Compris.

Depuis le vent s’est un peu levé. Permettant de reprendre la route. Pas longtemps. Le cap reste incertain. Il n’y a plus une seule risée pour le moment. Le ciel est encore brouillé. Un coup de vent du Nord peut nous tomber dessus sans crier gare.

Dans ce cas je m’efforcerai de ne pas oublier tout ce que je viens d’écrire. »

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LES VACANCES DU DEVOIR

Trois mois. Avant. Les « grandes » vacances duraient presque trois mois, avant. Est-ce à cause de cette longue trêve ? Pour qu’on n’efface pas de nos mémoires le rythme de l’année scolaire ? Mais cette parenthèse attendue emmenait presque toujours avec elle, soigneusement rangé entre les draps de bains, les maillots et la crème solaire, un compagnon dont nous espérions, chaque fois, qu’il aurait été oublié à la maison.
Le cahier de devoirs de vacances.

Toujours d’actualité, il n’est pas réservé aux cancres. Non. Même les meilleurs y ont droit. Les premiers pour tenter de combler les lacunes qui ont longtemps été une menace de redoublement. Les autres, pour conserver le niveau d’excellence qui en fait, généralement, les cibles favorites des premiers.
Comme si on pouvait tout apprendre ou tout oublier en trois mois.
Parfois les jours de pluie, sinon le matin avant toute autre occupation, on le sait, les devoirs de vacances servent de passe-temps à nos chères têtes blondes.
Trop longs pour certains. Trop courts pour quelques uns (plus rares).
Et après, la délivrance. Les vraies vacances de la journée commencent.
Finalement, c’est comme la sonnerie du début de récré.
Le plaisir la suit. De près.

Au fil des années, les éditeurs s’emploient à les rendre plus attractifs, plus « sympas », plus ludiques. Mais comment réellement s’amuser avec ce qui est une obligation quotidienne tout au long de l’année ? Même avec de la couleur, des exercices en bandes dessinées, un devoir reste un devoir…

Et qui dit devoir, dit droit… Droit à l’information, droit de penser, de dire, de faire ce qui nous chante, droit à la liberté d’expression…
Une liberté d’expression qui a littéralement explosé, depuis le début du millénaire, avec les nouveaux moyens de communication, Internet en tête. Et que j’te maile, et que je te facebooke, et que je te twitte, et que je te blogue à tour de clavier…
Le pire et le meilleur s’y côtoient pour le plus grand plaisir des millions de novo-lecteurs qui ne voudraient surtout être en reste ! Puisqu’on leur donne à lire en quantité illimitée, gratuitement pour la plupart du temps, pourquoi ne pas en profiter ?
Dès le matin, se jeter sur son écran est devenu le geste prioritaire, primordial, indispensable.
Une obligation. Plus. Un devoir.
Qui précède, là aussi, le plaisir.
De savoir, d’être au courant, de connaître, de découvrir.

En sommes-nous seulement conscients, nous, blogueurs(ses) de l’ombre, du clair-obscur ou, plus rarement, de la lumière ?
Avons-nous capté, qu’à chaque touche de clavier stimulée par nos doigts répond, quelque part dans le monde, un regard impatient, intéressé, avide, curieux de notre prose ? Que nous induisons une dépendance, aussi infime soit-elle, avec nos lecteurs…
Dépendance ou inter-dépendance ? Finalement, sans cette attente, formulée ou non, qui nous dit, nous murmure, « encore, encore », aurions-nous l’envie, l’énergie, la motivation de nous y coller tous les jours ? Certains répondront oui, avançant que l’intérêt de ce dont ils traitent est largement suffisant à entretenir leur flamme d’écrivains génération 2.0… Mais derrière ces remparts d’une rationalité bien rassurante, le temps de l’éphémère n’est jamais bien loin…

Quelques secondes. Aujourd’hui. Quelques secondes suffisent.
Pour savoir si on a « rencontré son public ».
Établi le lien, créé le contact, installé l’addiction.

Quand je vois, depuis quelques semaines, certains blogs arborer un message du type « en vacances pendant 3 semaines, à très bientôt », j’en suis un peu interloqué…
Que va faire le lecteur (la lectrice, sorry, « la parité » !) privé brutalement de son texte journalier, de sa bonne tranche de blog dégusté avec le café du matin ?
Plus de twitt twitt twitt pour ouvrir les yeux se sachant destinataire d’un scoop unique !!!
Aujourd’hui, ce rituel est souvent le point de départ de notre, votre, leur quotidien, comme les devoirs de vacances rythmaient autrefois le démarrage de notre (votre, leur) journée de vacances.

Soumettre nos lecteurs à l’abstinence, c’est le risque, pour chaque blogueur(se) de se voir, avant même le retour de vacances, abandonné sur le bord de l’autoroute (de la communication) tel un animal familier remplacé par un autre…
N’oublions pas qu’aujourd’hui, les moyens dont chacun dispose lui permettent d’être connecté en permanence, sur la plage, à l’apéro, dans les calanques ou sur un bateau !!!
Et que « faute de geek on peut très bien accepter de manger des merdes » (dicton de l’été)…

La capacité d’écrire est un plaisir. Plus. Écrire est un pouvoir.
Être lu, plaire, se sentir attendu, désiré, c’est comme être sur le toit du monde… ou de l’abri de jardin du monde, soyons modeste…
Soyons reconnaissants de l’intérêt que nous portent nos lecteurs.
Et, malgré nos vacances, assumons ce peu de pouvoir que nous donne notre petit talent.
Continuons nos devoirs.
Pour leur plaisir.
C’est notre devoir.
Car, ainsi que le disait l’oncle d’un super héros (ce sont les vacances pour moi aussi, un peu, hein ?!) :
« De grands pouvoirs donnent de grandes responsabilités »…

Léo Myself

P.S : Comme ce sont les vacances -on l’aura compris, je crois- c’est la saison des jeux : qui peut me dire de quel super héros s’agit-il ?

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J’AI TOMBÉ SUR CYRANO

Bref, j’ai toujours été bref. Trop. Beaucoup trop bref.
Ça m’a valu bien des pépins, mon p’tit bonhomme !
Pourtant croyez-moi, je n’ai vraiment rien d’une pomme
Mais, là, il m’a cloué le bec, comme un grand chef.
Pour une histoire de nez, une vanne sur son pif
Je m’suis fait ramasser, planter sur le récif
De son inspiration et de sa répartie…
En quelques mots très clairs voici ce qu’il m’a dit :

« C’est tout ? C’est un peu bref, ton cerveau est en short ?
Car moi, je n’y serais pas allé de main-morte !
Tu veux des exemples, éclairer ta matière grise ?
Pour cela, permets qu’un chouïa je dramatise
Et qu’en y mettant le ton, je te pulvérise….
Agressif : « T’as du bol que je sois plutôt cool,
T’aurais bouffé mon blair bien avant mon coup d’boule ! »
Amical : « Mon nez te fait marrer ? T’inquiète pas
Moi aussi, chaque matin, j’en reviens toujours pas… »
Descriptif : « Ce cartilage qui me sert de naze
Ressemble à s’y méprendre à la Pointe du Raz ! »
Curieux : « À quoi peut être utile un tel tarin ?
Comme table à repasser ou comme planche à pain ? »
Gracieux : « C’est parce que j’aime tant l’air du large
Que la nature m’a fait la truffe comme une barge… »
Truculent : « Comprends-tu, tête de pine, qu’à la vue
D’un tel échantillon, les filles me rêvent nu ?! »
Prévenant : « Pareillement équipé, je détecte
Tout obstacle jusqu’au plus minuscule des insectes… »
Tendre : « Être fait ainsi, je le dois à mon père
Qui, comme cet appendice, fut aussi mon repère. »
Pédant : « Ignores-tu, crétin, que tous les génies
Ont un nez en proportion de leur grand esprit ? »
Cavalier : « Putain, en voilà un porte-manteau !
Pas des plus pratiques, mais des plus originaux ! »
Emphatique : « Avec un tel engin, c’est les mains
Qu’on y loge, avec dix doigts dans chaque, pour le moins ! »
Dramatique : « Le jour où je me suis enrhumé,
Pompiers et grande échelle vinrent me déboucher… »
Admiratif : « À ce stade ce n’est pas du flair,
C’est de l’inspiration que vous offre un tel blair ! »
Lyrique : « Là où Alexandrie avait son phare,
C’est beaucoup plus haut, que moi, je te place la barre… »
Naïf : « Sais-tu, petite bite, que si je me ramasse
Il amortit ma chute de façon efficace ? »
Respectueux : « Son ombre me précède, tel un
Ambassadeur fendant la foule des importuns. »
Djeun : « Gavé trop pas discret ton truc sur ta face,
Elle t’aimait pas, ta mère, pour te faire cette farce ? »
Keuf : « Vous avez les papiers de ce véhicule ?
Pas homologué ça, bande de petite crapule ! »
Pratique : « Si sur le crâne tu me mets une toile
J’ai qu’à me mettre à l’eau pour faire planche à voile ! »
Voilà ce que tu aurais pu dire, trou de balle
Si tu savais faire une autre chose dans ta vie
Que tes pauvres petites pitreries sur Canal…
Mais, pour cela, encore fallait-il que l’envie
De trouver les bons mots ne soit pas orpheline
Du dico sans lequel ton cerveau n’est que ruines…
Et puis si tu l’avais pu, t’aurais même pas su
Extirper ces flèches assassines de ta bouche
Car, devant ton air coi et de vrai trou du cul,
Je saisi mon carquois et, à coup sûr, j’fais mouche ! »

Je le savais. Je suis bref. Vraiment beaucoup trop.
Surtout quand je tombe sur ce con de Cyrano…

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CHAPITRE 2 : L’IDÉE

J’avais fui. À toutes jambes. Je m’étais vraiment enfui. De ce sanctuaire qui était en train de devenir un mausolée où j’allais finir par crever.
Il m’avait fallu du temps pour me décider. Pour trouver un endroit où poser ma vie, mon histoire et tous ces bagages qui vont avec. Et dont on n’arrive jamais à se débarrasser. Je ne suis pas vraiment difficile. Mais je savais qu’il me serait impossible de changer de vie, que je pouvais juste changer d’appartement. Sans que le nouveau soit trop différent, ni trop loin de ce centre ville, de mon ballon d’oxygène. C’est pour cette raison que ce fut long. Vraisemblablement, aussi, je ne voulais pas vraiment.
Mais depuis quelques mois je faisais du sur-place. Peu de sommeil, beaucoup de virées plus ou moins alcoolisées, des filles faciles. C’est drôle les hommes emploient généralement cette expression quand il ne sont pas eux-mêmes en situation de faire les difficiles… Et puis toujours le vide. Dans ma vie, dans ma tête, sur mon compte en banque. J’aurais dû rendre mon manuscrit l’an dernier déjà. Franck, mon éditeur refusait désormais de me faire la moindre avance tant qu’il n’aurait pas quelques feuillets entre les mains et sous les yeux.
Et le vide. Incapable d’imaginer le moindre début d’histoire, je tournais en rond dans mon appartement. Cet appartement devenu sanctuaire. Depuis qu’elle m’avait quitté. Impossible d’y accueillir qui que ce soit. Ni nanas, ni potes, ni même mon fils. Chaque mur de chaque pièce était un écran sur lequel passait en boucle le film de notre histoire. Et cet écran était toujours là, entre moi et les autres. Chaque odeur était d’elle. Chaque bruit était elle. Chaque couleur, chaque meuble, chaque objet portait sa marque.
Tout était contaminé. J’étais contaminé.
Mais je n’en partais pas.
Sans la mise en demeure – au sens propre – de Franck, j’y serai encore, en train de mariner dans mes souvenirs, mes regrets, mes larmes qui n’arrivaient même plus à sortir et qui restaient là, elles aussi, à l’intérieur, bien au chaud. J’en étais tellement plein que j’allais finir par devenir amphibie du dedans…
Pas le choix, si je restais sans réaction, je me retrouvais à la rue. L’idée m’effleura que ce pouvait être une bonne chose. Pour tout changer, tout abandonner, me mettre en danger et débarquer dans une autre vie comme un aventurier met pour la première fois les pieds dans la jungle. C’est justement ça qui m’a fait réfléchir : je ne suis pas un aventurier, la jungle n’est pas mon jardin et rien que d’y penser je n’ai qu’une envie, fermer la porte à double tour et me planquer sous la couette !
J’optais donc pour l’aventure urbaine et me mis à la recherche d’un nouvel appartement. Ce qui est curieux, c’est que celui que je finis par trouver était à deux pas du précédent. Je n’y voyais bien sûr que des avantages : déménagement simplifié, même quartier, même bruit du tram le matin dès 5 heures, mêmes bonjour-bonsoir avec le voisinage, le paradis social en quelque sorte ! Ce qui est encore plus étrange, c’est à quel point il lui était semblable aussi. Même superficie, même nombre de pièces, même aménagement, même décoration – tout blanc – même orientation…
Semblable mais différent malgré tout. Ça me suffisait.Je crois que ce côté bizarrement familier m’a un peu anesthésié.
Et que, moi qui suis d’habitude si vigilant, tellement sur la défensive, je n’ai pas pris garde, je ne me suis pas méfié.
J’ai décidé.  Je l’ai choisi.
Alors que c’est lui qui me choisissait.

Je ne l’ai pas trouvé tout de suite.
Le temps d’emménager, de faire un peu connaissance. Une habitation c’est comme une personne, avec une histoire, une mémoire, des habitudes. Il faut les respecter et se faire adopter petit à petit. Pour y installer son histoire, sa mémoire et ses habitudes.
Quand j’ai commencé à me sentir un peu plus chez moi que chez « ceux d’avant », quand les relents de leur présence ont semblé suffisamment estompés, je me suis mis au travail. Première étape, décider de l’endroit où j’allais écrire. C’est important. Pouvoir s’isoler, se couper du monde – mais pas trop – pour ne plus penser qu’à ce qu’on veut raconter. Écrire.
Je n’en avais toujours pas la moindre idée.
Cette pièce me semblait parfaite. Pas trop grande, pas un réduit non plus. Dans un  réduit les idées ont du mal à s’épanouir. Bien éclairé, il le faut, je n’ai plus mes yeux de vingt ans. Un peu en retrait de la rue, dans un calme relatif, mais sans être pour autant complètement à l’écart de la vie du dehors. J’aime bien entendre les murmures de la ville en fond sonore. Comme si elle me soufflait des idées.
Oui, cette pièce me paraissait parfaite.
Mais je n’avais toujours pas la moindre idée.
En plus, elle était pleine de placards où j’allais pouvoir ranger mes livres – pas ceux que j’avais écrits, ceux que je lisais – et mes CD, plus quelques vinyles – un petit millier – vestiges de ma jeunesse rock’n’roll… Pour les photos pas de problème, je n’en avais pas. Pas une seule. Si une seule. Ma sœur, ma petite sœur. Mon autre moi. Au féminin si singulier. Pas d’autres photos, je préfère les images qui sont dans ma tête.
Mais Franck n’attendait pas des images. Il voulait des mots. Des phrases, des paragraphes, des chapitres. Que tout ça raconte une histoire.
Et je n’avais toujours pas la moindre idée.
Jusqu’à ce que je le trouve, dans ce placard, sous un tas de photos. Plus qu’un tas un amas. C’est d’abord cette curieuse accumulation qui m’a intrigué. C’était la même photo. À des centaines, des milliers peut-être, d’exemplaires. Une femme, encore jeune, blonde et souriante, mais un sourire où transparaissait de la mélancolie, une peu comme la Joconde. Une sorte de Joconde blonde, bien plus gracieuse avec son visage un peu triste perché sur ce cou si long qu’on pouvait croire à tout instant qu’il allait se briser.
Et lui, sous les photos.
Un ordinateur portable. Avec une pomme sur le dos, comme le mien.
Il aurait suffit qu’il soit d’une autre marque et je n’y aurai pas touché, les PC me donnent de l’urticaire. J’ai appelé l’agence immobilière pour leur signaler cet oubli des précédents locataires. Ils m’ont répondu qu’ils avaient quitté la France pour une destination qu’ils ignoraient et que pour le moment je n’avais qu’à le garder jusqu’à ce qu’ils se  manifestent. S’ils se manifestaient.
Je suis resté 5 jours sans l’ouvrir. Je tournais autour.
Je le prenais en main. Je le reposais. Je me levais parfois la nuit pour m’assurer qu’il était toujours là.
J’ai fini par l’attraper. Par le mettre en marche. Je me suis trouvé devant un écran vide. Pas tout à fait. En fond d’écran il y avait la même photo et dans un coin, un dossier qui s’intitulait « PERSO-F ».
Je ne sais pas pourquoi j’avais la gorge aussi sèche. Comme si j’étais dans la peau d’un cambrioleur. J’étais un cambrioleur. J’entrais par effraction. Je ne sais pas où mais je savais que ce n’était pas chez moi. Pourtant, je ne pouvais m’en empêcher. Deux clics et j’ouvrais le premier fichier, le plus récent sans doute. C’était une lettre qui commençait ainsi  « C’est la dernière fois. La dernière fois que je t’écris. »

Il s’appelait Lionel. Il s’appelle Lionel. Tout au moins si j’en crois la signature de la lettre. J’appelle ça une lettre mais ce n’est qu’une suite de caractères dans un fichier informatique. Du numérique, du virtuel, rien de concret, je ne sais pas si elle a, un jour, été imprimée. Pas envoyée, ça je sais, c’est écrit dès le début. Mais a-t-elle eu un semblant d’existence ? L’a-t-il eue entre les mains ? Qu’a-t-il ressenti en la lisant ? Et après, froissée, déchirée, jetée ? Ou bien passée au broyeur de documents ? Et pourquoi pas brûlée, c’est tellement plus romantique.
D’un seul coup, je me suis surpris. Pourquoi toutes ces questions ? Au sujet d’un individu, de deux individus, que je ne connaissais pas, d’une lettre qui n’était pas de moi, sur laquelle je n’avais aucun droit, d’une histoire dont j’ignorais tout ? J’avais déjà suffisamment à faire avec la mienne, les miennes, ma vie et celle des autres, de cette autre qui n’était plus dans ma vie, qui pourtant y était encore, tellement soudée à mon intimité que m’en défaire serait la pire des auto-mutilations.
Mais un sentiment étrange me poussait à lire et à relire sans relâche, pendant des heures, pratiquement jusqu’à en connaître le contenu par cœur. J’étais fasciné par ce récit, pas vraiment par le style, surtout pour ce qu’il exprimait, qu’il racontait. J’avais l’impression d’être le témoin à retardement d’une noyade librement consentie, presque désirée et je mis à imaginer quelle bouée j’aurais pu lancer à ce naufragé de la vie (de l’amour ?), allant jusqu’à inventer les tenants et les aboutissants qui avaient pu le conduire à ce point de non retour.
C’est là que tout a basculé.
Il y a encore quelques instants, je n’en avais pas la moindre idée.
Maintenant, si.
J’avais retrouvé le mode d’emploi, ou le bouton marche/arrêt, je sentais mon cerveau s’étirer comme au sortir d’une trop longue sieste, ma matière grise reprendre des couleurs, les personnages se dessinaient, les scènes s’esquissaient, rien n’était encore très clair mais j’avais une piste, un fil rouge, une idée ! Cette putain de lettre venait de me l’offrir sur un plateau. Ce roman en panne depuis des mois, j’en tenais un commencement et je savais que je n’avais plus qu’à me laisser aller, qu’à dévider la pelote et le reste viendrait…
L’excitation était trop grande, il fallait absolument que j’appelle Franck, lui expliquer sans trop en dire car, même si mes neurones tournaient à dix mille tours, il n’en sortait pour le moment que des fragments d’histoire dont j’aurais eu bien du mal à lui expliquer l’enchaînement. Non, il fallait juste suffisamment l’émoustiller pour qu’il accepte, cette fois-ci, l’avance qu’il me refusait obstinément ces derniers temps.
Merde, toujours sur messagerie ! Franchement, à quoi sert d’avoir un portable si on ne doit jamais y répondre ! On aurait dit Stéphanie, ma copine de bar. Je sais, la plupart des gens ont de copains de biture, moi j’ai des copines de bar ! Bref, pas moyen de joindre Franck, c’était insensé, après tous ces mois de stérilité, de ne pas pouvoir le mettre au courant de l’heureuse nouvelle ? Le « petit » était en route et plus j’y pensais, plus j’avais la conviction qu’il serait grand, très grand, peut-être le plus grand à qui je donnerais jamais naissance. La perspective de soutirer un paquet d’euros à ce vieux grigou n’était sans doute pas pour rien dans l’exhaltation qui me poussa à venir sonner, malgré l’heure tardive, chez lui. Il finit par m’ouvrir, les yeux un peu ébouriffés par son premier sommeil dont je l’avais extirpé. Je ne lui accordais aucun répit, lui balançais tout ce qui emplissait ma tête depuis la découverte de cette lettre, avec beaucoup de confusion certainement mais pas mal de persuasion aussi puisqu’il interrompit mon déballage verbal en brandissant une Veuve Cliquot Rosé et trois flûtes. Je lui fis remarquer que si je comprenais parfaitement que la nouvelle le remplisse d’une intense joie, il me suffirait d’un seul verre pour célébrer la résurrection de mon hémisphère droit et qu’en conséquence, soit les effets de son grand âge, soit ceux de l’heure avancée lui en avaient fait compter un de trop.

Un frôlement furtif, un léger déplacement d’air et je compris qu’il n’y avait rien de superflu. Elle s’était glissée si naturellement entre nous qu’elle donnait l’impression d’y être depuis le début de notre conversation et son regard ne laissait aucun doute sur l’attention qu’elle avait portée à ce que nous nous étions dit. J’ignorais qui elle était et ce qu’elle faisait, à cette heure-ci, chez mon éditeur dont tout le landerneau littéraire savait les préférences affectives et sexuelles. Et, de toute évidence, elle n’y correspondait en rien.
Il lui tendit une flûte, elle la saisit sans un regard vers lui, en aveugle, esquissa un maigre sourire, la porta à hauteur des nôtres dans un geste cérémonieux, y plongea le bout de ses lèvres, puis la posa sur le dessus de la cheminée et sortit du bureau sans se retourner, sauf au moment de franchir le seuil. Là, elle s’immobilisa une fraction de seconde, me dévisagea comme si elle ne devait jamais me revoir, sa bouche s’animant à peine d’un mot que je n’entendis pas et elle disparut dans le vestibule aussi mystérieusement qu’elle était venue.
Franck maugréa, évoquant vaguement une publication à venir sur le Maroc ou Marrakech, dont elle serait plus ou moins spécialiste et pour laquelle il lui avait demandé un travail de recherches préparatoires… Franchement, je m’en foutais complètement, j’étais là pour mon bouquin et pour repartir avec un chèque, mais, malgré tout, la présence de cette femme m’intriguait. C’est surtout ce qu’elle avait cherché à me dire en silence qui me troublait le plus. Je revoyais la scène comme au ralenti, elle s’arrêtait sur le pas de la porte, me regardait fixement, son visage fermé tendu vers moi et elle prononçait un mot, ou deux ou trois, c’était difficile à dire. Cette séquence squattait mes pensées, passant en boucle, avec divers angles de vue qui, pourtant, ne changeaient rien à l’essentiel : je ne comprenais pas ce qu’elle me disait. À tel point que j’en arrivais même à me demander si je n’avais pas imaginé tout ça.
Décidément, après des mois d’inactivité, ça fonctionnait à plein tube de ce côté-là !
Par contre ce qui semblait, d’un seul coup, en panne, c’était ma ferveur. La perspective de retrouver le chemin de nuits et de pages aussi blanches l’une que l’autre ne me paraissait plus si réjouissante. Je m’étais habitué à la disette, à l’absence d’idée, à l’ordinateur muet et à la page immaculée que pas la moindre trace d’encre ne venait souiller. Finalement, le meilleur roman c’est celui que l’on va écrire. Je me le répétais continuellement pendant cette longue période d’infertilité, tellement que j’avais du finir par le croire. Et surtout ne pas vouloir qu’il en soit autrement. Je me complaisais dans ce néant d’improductivité parce qu’il laissait beaucoup de place, toute la place même, à mon égo qui n’en demandait pas tant. C’est vrai, ne pas avoir l’esprit encombré par ce que j’avais à écrire me permettait de me concentrer sur le seul sujet qui, à la longue, me semblait en valoir la peine : moi, ma vie, mes grands malheurs (souvent), mes petits bonheurs (plus rarement), et puis encore moi et ma vie…
Je savais bien, pourtant, que ça ne suffisait pas à la remplir, ma vie. Surtout depuis qu’elle y avait laissé tout ce vide dont j’étais si certain qu’il ne pourrait un jour être totalement comblé. Je savais aussi que je n’y étais pas pour rien.
Et voilà qu’à nouveau les idées s’invitaient au bal, repeuplaient mon imagination, envahissaient tout l’espace disponible, prenaient leur aise pour s’y installer, faisant le tour du propriétaire comme lorsqu’on revient quelque part où l’on n’est pas venu depuis longtemps. Histoire de reprendre ses repères, de retrouver sa position favorite dans le creux d’un synapse, de reconnaître son lobe préféré et de se dire qu’on n’est vraiment bien que chez soi. Mais résultat, plus de place pour moi. C’est certainement ce qui m’agaçait et faisait désormais ressembler mon enthousiasme à un soufflé trop attendu.

En proie à un doute qui me tenaillait de plus en plus, je sortais de chez mon éditeur bien moins en forme que j’y étais arrivé. L’irruption de cette femme, la façon dont Franck avait expliqué, ou tenté d’expliquer, sa présence, la crainte de me laisser envahir par cette histoire embryonnaire et de la sentir déjà prête à me chasser de moi-même, le vide de mon existence qui brusquement reprenait le dessus… j’étais au bord du malaise et seule une grande bouffée d’air de la rue pouvait me remettre d’aplomb.
Je décidais donc de rentrer à pied.
La respiration de la ville se mit à l’unisson de la mienne et leurs rythmes conjugués scandaient mes pas, m’amenant peu à peu chez moi, ce chez moi qui me semblait subitement ne plus l’être autant que je l’avais cru. Est-ce pour cette raison, mais, inconsciemment, je ralentis la cadence et ma démarche se fit moins assurée. Comme si une part de moi-même cherchait à retarder l’échéance. À m’éviter des retrouvailles à contrecœur avec cet ordinateur et cette histoire dont ma vie n’avait pas besoin mais qui pouvaient, malgré tout, être bien utiles à ma carrière et à mes finances.
Ou bien était-ce ce bruit, cette légère percussion répétitive dont le tempo épousait ma promenade nocturne ? Je tendais l’oreille, curieux d’identifier son origine et, pourquoi pas, son auteur quand je pris conscience de n’être pas dans l’endroit le plus approprié pour ce genre d’investigation. Mon errance post-exhaltation m’avait conduit dans l’ancien fief historique des ferrailleurs, recelleurs, putes, maquereaux, filles de rien, garçons de peu et autre concentré de racaille que seuls quelques extravagants pouvaient trouver sympathiques. Cet univers pitorresque avait été depuis peu remplacé par une érection glaciale d’immeubles de bureaux dont l’agitation diurne n’avait d’égale que le calme mortel qui l’accablait dès la nuit tombée. Muettes, aveugles et dépeuplées, ces tours devenaient alors un repaire idéal. Pour tous les monstres et les terreurs de mon enfance bien entendu, mais aussi pour des autochtones toujours enclins à entretenir leur tradition d’hospitalité si particulière.
Je pressais l’allure. Mon appartement était redevenu à mes yeux un havre douillet et protecteur que j’avais désormais hâte de retrouver. Pourtant, malgré mon accélération, ce bruit, un bruit de pas j’en étais sûr, semblait se rapprocher aussi vite que je cherchais à m’en éloigner. Je ne suis pas un grand sportif mais l’adrénaline commençant à se répandre dans mon corps me donna un coup de turbo propre à semer n’importe quel poursuivant. Autre effet bénéfique de la situation et du stress, les pensées castratrices qui m’avaient envahi peu avant s’étaient tues, comprenant certainement l’urgence qu’il y avait à laisser mon esprit se concentrer sur la menace de plus en plus pressante.
Enfin, une multitude de lumières crues avança vers moi, délimitant une sorte de frontière derrière laquelle mon retour hasardeux allait pouvoir prendre une tournure plus apaisée. C’est ce que je croyais.
Mais le tac-tac obsédant des talons sur le macadam devenait presque assourdissant.
Je me mis à courir.
Et je sus pourquoi je ne pouvais pas semer cet assaillant potentiel.
Quelques mètres devant, une longue silhouette serrée dans un trench en daim chocolat se balançait d’une démarche autant assurée que féminine et ses bottines d’homme battaient une mesure qui éclairait la situation d’une façon inattendue. C’était elle, la femme de Marrakech, celle de chez Franck et je sais très bien pourquoi je tentais alors de la rattraper. Je ne voulais pas en savoir davantage sur elle, sujet qui me laissait indifférent, pas plus que je n’avais l’intention de me lancer dans une incertaine drague de trottoir dont je n’avais ni les moyens ni le désir. Je me disais juste qu’elle était la cause principale de mon retournement d’humeur et je ne le supportais pas.
Parce que je n’avais pas compris ce qu’elle m’avait dit.
Et je ne le supportais pas non plus.

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LA LÉGENDE DE SHAO SHEN

 Tout commence sous la XIIème dynastie Qin (dont les origines remontent à 2 siècles avant JC -sans doute une abréviation de JaegerleCoultre vu son utilisation comme « référent temps ») à By Tchur, petite bourgade de la Mongolie nord-orientale bien connue pour ses estaminets où l’alcool frelaté local (le fameux maotaijiu appelé aussi jiudechoo tset pour son goût inimitable) coulait à flots moyennant quelques guang xu (monnaie chinoise de l’époque). Après une soirée particulièrement bien arrosée, Koh Py -le principal protagoniste de cette légende- se trouve embarqué à l’insu de son plein gré à bord du Plougazoal, navire battant pavillon breton et habitué du commerce triangulaire (soie, nouilles et feux d’artifice).
Après un long périple (à cette époque un voyage s’appelait périple parce qu’on était jamais sûr d’arriver à on port, d’où l’expression « voyager à ses risques et périples »), passé dans la cale de dégrisement (les effets du jiudechoo tset peuvent durer plusieurs mois !), voilà notre Koh Py débarqué à Lorient, bien nommé étant donné ses liens commerciaux avec l’Asie…
Vous l’aurez compris, Koh (on va l’appeler par son petit nom s’est plus simple) n’était pas le genre de gaillard à sucer des glaçons et son premier réflexe, une fois le pied à terre, fut de trouver une taverne où pallier à la longue déshydratation dont son périple l’avait affligé…
En poussant la porte du Abohar Tavernec, il ne savait pas qu’il allait changer le cours de l’histoire (de la Chine, mais du monde également !)….
Il s’assoit et, dans un brezhoneg plus qu’approximatif, il commande un pichet de l’alcool du pays, le chouchen. Passé l’étonnement de la première gorgée, il se dit que, en fait, ça valait largement le jiudechoo tset de son pays d’origine. Pour s’assurer de ne pas être sous l’emprise du mal de terre, il s’en fait resservir bon nombre de pichets et finit avec un puh ting (qui veut « sacré » en mandarin ancien) de mal de tête !
À peine remis de ses émotions, notre Koh s’empresse, toujours dans un brezhoneg assez maladroit, de quérir le tenancier du Plougazoal pour lui demander la recette de ce breuvage étonnant et, ô céleste plaisir, absolument délicieux. Briz Dularj (un bâtard, batave par son père et breton par sa mère), fier comme un bar-tabac de se voir, ainsi, susciter l’intérêt de cet étranger bien curieux avec ses yeux d’endormi et son teint hépatique (avec ce qu’il sifflait, pas très étonnant !) ne se fit pas prier et lui confia, l’imprudent, que cette boisson était la version locale de l’hydromel, composée d’eau, de miel, de vanille, de cannelle, de clous de girofle, de poivre, de cardamome, de gingembre et de levure, le tout devant fermenter quelques mois avant d’obtenir le degré d’alcool nécessaire à l’effet d’ébriété recherché… Sans oublier ce qui fait toute la particularité de la saveur inimitable (du moins c’est que l’on croyait…) de ce nectar tout droit descendu du Walhalla par la grâce d’Odin (ce qui donna naissance à 2 expressions nécessairement associées à sa consommation :  « Walhalla ! » après avoir bu la première gorgée et « Odin vaut mieux que deux tu l’auras » lorsqu’on veut se faire servir un autre pichet…) : la présence de dards d’abeilles, réputés pour leur pouvoir aphrodisiaque et leur faculté à procurer l’immortalité… Légende de comptoir ou vérité historique ? Attendons la fin de l’histoire pour nous prononcer…
Est-ce le chouchen qui fit venir à l’esprit de Koh cette brillante inspiration qui allait bouleverser la vie de la plupart des poh shtron (qui veut dire textuellement « leveur de coude » en mandarin ancien) de l’Empire du Milieu ? Nul ne le saura jamais… Toujours est-il que Koh décide alors de rentrer dans son pays essayer de mettre au point l’équivalent de ce breuvage à côté duquel la potion magique d’Astérix n’est qu’un pâle bouillon à l’eau.
Le Plougazoal, reprenant la mer seulement quelques mois plus tard, Koh se résoud alors à reprendre la mer depuis Nantes, capitale des Marches de Bretagne et ville portuaire très active à l’époque grâce à un autre commerce triangulaire (canaris, petits beurres et berlingots).
Après avoir à nouveau testé le chouchen version nantaise, de façon à vérifier la constance sapidique et le pouvoir de transcendance métabolique (plus communément appelé « la tronche en vrac ») de ce qui allait bientôt lui valoir amour, gloire et beauté dans l’Empire du Presque Milieu (en effet, passé un certaine dose d’absorption alcoolique, difficile de viser bien au centre du milieu…), Koh embarqua comme quartier-mètre, qui consiste à mesurer régulièrement la distance entre le col et le fond des dames-jeannes entreposées dans certaines parties des cales des navires (parties elles-mêmes baptisées « quartiers » puisqu’elle représentaient chacune ¼ de la surface disponible) sur le Kermazout en partance pour les Iles du Levant afin de s’y livrer à son propre commerce triangulaire (Kerozen, mar et noar).
Le périple (toujours) ne fut pas sans risque, surtout pour notre Koh qui, prenant sa tâche très au sérieux, s’efforça de faire en sorte que la distance à mesurer (cf.ci-dessus) dans les dames-jeannes progresse régulièrement. Il n’hésitait pas, pour cela, à donner de sa personne, se comportant comme le poh shtron (cf.ci-dessus) qu’il était. Si l’équipage ne put que s’incliner devant tant de professionnalisme, l’évaporation de la totalité des réserves liquides que ce dernier provoqua faillit bien coûter la vie à Koh, l’ire des matelots les incitant à le faire sécher au bout de la grand-vergue pour lui apprendre les affres de la déshydratation !
Mais la ruse et la persuasion sont à l’asiate ce que l’intelligence et la culture sont aux bonnes gens de nos contrées : un seconde nature. Trouvant dans la cambuse les ingrédients nécessaires à sa préparation, Koh entrepris de fabriquer la boisson qui l’avait tant frappé lors de son séjour celtique. Habile à manier la poudre et le feu, il eut même l’idée de faire chauffer la mixture afin d’accélérer le processus de fermentation ! Sont-ce les influences conjuguées de Confucius, Lao Tseu et Bouddha qui l’inspirèrent ?… Toujours est-il que son essai transformé apaisa dans l’instant les gosiers desséchés des marins (qui n’étaient pas d’eau douce mais plutôt d’alcool fort !) du Kermazout. Mieux, il devint aussitôt l’objet de leur vénération, comme avait pu l’être un certain Panoramix avec les habitants d’un petit village gaulois qui…mais c’est une autre histoire !
Sans vouloir minimiser la prouesse de Koh, elle eut, cependant, une conséquence qui aurait pu réduire à néant ses rêves naissants de gloire (amour et beauté aussi, bien sûr !) : la technique très personnelle de production qu’il avait mis au point renforça de manière impressionnante le pouvoir de transcendance métabolique (cf. ci-dessus) de son interprétation du chouchen version originale… Résultat : l’ensemble de l’équipage du Kermazout mis plusieurs trimestres à retrouver ses esprits et la route maritime de l’Empire du Plus Vraiment au Milieu (cf. ci-dessus également, faut suivre, ta made ! – « merde » pour les sinologues) ce qui, point positif, mit Koh dans l’obligation de répéter -et donc de perfectionner- sa préparation….
Bref, presque plus d’un an après avoir quitter les côtes Nanteizh, Koh Py foulait à nouveau le sol du Royaume de la dynastie Qin, la légende était en marche…
Fort de sa parfaite connaissance de la plupart des troh khè (estaminet chinois) de l’Empire de Plus en Plus Loin du Milieu  (souci d’orientation et de repérage géographique pour Koh, consécutif à l’obligation à laquelle il avait dû se plier de goûter sa préparation avant d’en servir des rasades aux matelots du Kermazout !), Koh entreprit alors de les démarcher pour leur faire goûter cette boisson extraordinaire qu’il ramenait de son périple (hé oui, toujours !) des lointaines terres d’Armorique… Le succès fut plus fulgurant que le plus magnifique des feux d’artifice dont son pays revendiquait l’invention (pour une fois qu’il inventait quelque chose…) et Koh fut très rapidement débordé par les commandes provenant des quatre coins de l’Empire du Milieu (en même temps, un milieu avec quatre coins c’est pas vraiment de la géométrie euclidienne… mais bon, on va pas en faire un tsatsiki !).
Pour répondre à la demande, il s’adjoignit alors les services d’un ami de toujours, bien que plus jeune, le petit Lu qui partageait avec Koh cette capacité incroyable à être, la plupart du temps, bien beurré… L’idée leur vint même de mettre à contribution les enfants de leurs familles mais, Nike et Apple n’ayant pas encore songé à cette solution très économique, ils se résolurent, finalement, à patienter encore quelques siècles.
Néanmoins, en aussi peut de temps qu’il en faut à un guerrier Xian (prononcer « chiant », parce que la guerre c’est de la merde !) pour tru xi deh (« tuer » en mandarine pas encore mûre) son adversaire, tout l’Empire du Mlileu, du Lmimleu, du Mieumieu…palsembleu, crotte de bique !…tout le pays était devenu ah qrô (je traduis ?) au chouchen version Koh…
Tant et si bien que la nouvelle du succès de cet élixir fabuleux ramené de contrées éloignées finit par arriver aux oreilles de Tcha Rh Leu, 18ème empereur de la dynastie Qin et surnommé l’Empereur à la Barbe Fleurie (rapport aux floracées et légumineuses en tout genre qui parsemaient son auguste pilosité faciale après chaque repas). Impressionné, Tcha Rh Leu Qin n’eut de cesse d’y avoir goûté et fit, toutes affaires cessantes, quérir Koh Py et petit Lu dans ce but.
Ces derniers, tremblant de tous leurs membres (on tremble toujours devant l’Empereur de Chine, les voisins nippons en savent quelque chose) se présentèrent donc, sans délai, devant ce que tous ses sujets considéraient comme le souverain le plus puissant du monde connu et, même, inconnu…
Tcha Rh Leu goûta. La première surprise d’une saveur nouvelle passée, Tcha Rh Leu aima. Il re-goûta. Il re-aima. Il re-goutâ  par la suite à de très nombreuses reprises et finit par ne plus très bien savoir de quel milieu il était empereur…
Nonobstant, une petite pause dans le (re)goûtage lui laissa le temps de demander à Koh quel était le nom de cette boisson si….intéressante. Pris un peu au dépourvu, Koh répondit « chouchen » mais Tcha Rh Leu entendit « shao shen », ravit à l’idée que ce merveilleux produit portait une dénomination locale.
Enchanté par un telle découverte, Tcha Rh Leu éléva sur le champ Koh au rang de gong (prince) ce qui le sonna un peu, il fait bien le rapporter, et lui indiqua que, désormais, il serait honoré sous le patronyme de Shao Shen que portait son invention extraordinaire. Son alcoolyte devint « Ti » Lu (une sorte de titre honorifique équivalent à l’Ordre de la Gerbetière britannique) et s’en alla se beurrer copieusement l’œsophage pour fêter ça !!!
C’est ainsi que la spécialité armoricaine (le chouchen pour ceux qui lisent en diagonale) devint la première contrefaçon à mettre à l’actif de l’Empire de là où il veut, Koh Py -heu, pardon Shao Shen- donnant ainsi naissance à un tradition que les futures générations chinoises allaient s’attacher à entretenir et même à développer dans des proportions que Shao Shen lui-même n’aurait jamais pu imaginer, même après avoir ingurgité des fu (sorte de barrique) entiers de…bon, je vais pas vous le redire !!!

Li Hô Nè Leu (historien officiel de l’Em(bien)pire que ça !)

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E-CÉLÉBRITÉ, E-DÉAL OU E-LLUSION ?

Qui n’a pas rêvé, un jour, d’être célèbre… Et riche, parce que l’un ne va, généralement, pas sans l’autre et que, si être riche ne rend pas forcément célèbre -en dehors du classement annuel de Forbes- la célébrité appelle, souvent, une couverture médiatique que d’aucun voudrait vite voir se transformer en drap cousu de fils d’or…
Mais au fait, c’est quoi, la célébrité ? Si on en croit les différents dictionnaires : « grande notoriété, popularité, renom ». En somme, la notoriété c’est seulement une donnée quantitative, puisque c’est être très connu, et la célébrité (qui est donc une très très très grande notoriété, pour celles et ceux auxquels mon propos liminaire n’a pas apporté la lumière voulue… n’a pas nécessairement un sens toujours positif : à leur époque, Landru ou Hitler bénéficiaient d’une célébrité sans bornes…
Mais revenons à nos e-moutons et considérons que nous allons seulement nous intéresser à la « bonne » célébrité, celle qui permet d’être très connu, très aimé, très envié aussi. Et plus précisément à une nouvelle forme de célébrité, fruit des évolutions technologiques, la « e-célébrité ».
Andy Warhol, précurseur mais aussi quelque part « inventeur » de la téléréalité, disait « à l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité » ! Oui, trois fois oui ! Aujourd’hui, chacun peut, par le biais d’internet, d’une vidéo déjantée, d’un blog provocateur, d’un tweet incendiaire ou d’un blog captivant, devenir célèbre. Quelques exemples ? Rémi et ses canulars « n’importe quoi » hyper-gonflés, Norman, Cyprien ou La Ferme Jérôme avec leurs pastilles vidéo bricolées dans une chambre, les blogueurs Grégory Pouy (Sortez du Cadre) ou Clément Deltenre (Jet Society) et, même, une certaine Nadine M. dont les tweet « à la mitraillette » lui ont valu, consécration suprême, d’être « guignolisée » dans l’émission culte d’une certaine chaine cryptée… Constat intéressant : il n’y a pas si longtemps, passer à la télé constituait LE tremplin idéal pour devenir célèbre. Désormais, être e-célèbre est une des façons les plus rapides de se voir consacré par le petit écran. Renversement de perspective ? Sans doute, quand on voit à quels points les médias « traditionnels » trouvent dans internet une source quasi-inépuisable de nouvelles (e)célébrités qu’ils ne sont plus capables de générer eux-mêmes. Car sans vouloir plagier Mac Luhan et son célèbre (!!!) « le message c’est le media », je ne fais pas preuve d’une grande puissance d’analyse en affirmant que la célébrité passe nécessairement par le media. C’est simple : ce qui n’y est pas relayé n’existe pas, point barre !
Et aujourd’hui le media le plus puissant, c’est bien internet : il est mondial, il n’appartient à personne, il est accessible à tous et à tout, il permet un diffusion ultra rapide et auprès d’un public illimité, il est en permanence et totalement à la disposition de son utilisateur.
Et tout ça (presque) gratuitement !
Bref, je montre mon derrière sur internet et, pour peu que mon derrière sache réciter l’intégrale des Fables de La Fontaine, en quelques multiplications de clics le buzz (autrefois appelé la rumeur) se crée…en route pour la (e)célébrité !
À la portée de n’importe qui, étayée par n’importe quoi, pouvant arriver n’importe quand, la e-célébrité n’est-elle qu’un tremplin vers la lumière accessible à tous les e-diots ????
Raccourci bien trop rapide et radical. Que ce soit à travers des vidéos ou des écrits, le blogueur « e-célèbre » ne peut l’être durablement que par le biais de contenus riches de sens (drôles, impertinents, provocants, intelligents, touchants…) mais, malgré tout, simples d’accès et jouant sur la capacité « d’identification » à un public qui saura y trouver « son compte » de plaisir, de bonne humeur ou de sujets de réflexion…
Certes la e-célébrité, comme la célébrité tout court, confère un statut, induit une notion de « référence », installe le blogueur dans une position particulière : celle d’un anonyme que sa e-production révèle au grand jour à des milliers d’autres anonymes, leur laissant entrevoir que, peut-être un jour, il peuvent, eux aussi se retrouver dans cette situation.
C’est pourquoi, me semble-t-il, au-delà d’un statut, la e-célébrité confère également des responsabilités. Nul ne pouvant s’exonérer de ce qu’il écrit, dit ou fait sur la toile aux yeux du monde entier, il faut être en permanence conscient, opiniâtre et lucide.
Conscient que, face à une « concurrence » sans limite, la e-célébrité de l’un peut être très vite détrônée par celle d’un autre.
Opiniâtre car le blogueur lui-même détient toutes les clés de sa e-célébrité comme de sa pérennité. Elle ne dépend que d’une connexion internet et de sa capacité à nourrir régulièrement son blog de contenus à même de captiver son public.
Lucide parce que, malgré quelques exemples récents (Cyprien recruté par Google, Norman qui va jouer dans le prochain film de Maurice Barthélémy), la e-célébrité n’est pas la voie royale vers un avenir de gloire et de fortune systématiquement assuré.
C’est aussi une question de choix personnel. Rester, le plus longtemps possible bien sûr,  e-célèbre nécessite un travail de tous les instants dans la course au followers, le maintien (l’accroissement même !) du nombre et des stats du blog.
Mais être uniquement e-célèbre peut aussi préserver de tous les aspects les moins glamour de la célébrité « ordinaire » : surexposition médiatique, vie privée étalée au grand jour, harcèlement des paparazzis, etc….et puis un jour, le possible oubli…
Alors, e-célébrité, e-déal ou e-llusion ? Cela ne dépend que de vous, chères blogueuses et chers blogueurs, de ce que vous publiez et publierez, de votre désir de basculer du côté le plus scintillant cette notoriété dont vous pouvez bénéficier…
Pour conclure, une citation du philosophe Friedrich Wilhem Nietzsche, seulement « célèbre » car point d’internet de son vivant, qui me semble ouvrir le débat plutôt que le refermer : « Combien vont vers la lumière, non pas pour mieux voir, mais pour briller davantage »….

Léo Myself 

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